Le paradoxe de la tolérance : Karl Popper aimé par des cons ?

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Karl Popper, la société ouverte et le paradoxe de la tolérance


Si vous êtes un habitué des discussions politiques sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être déjà vu passer cette image :

Elle est régulièrement utilisée par les antifas, mais aussi par la gauche en général, en guise d’argument massue, dès lors que quelqu’un s’hasarde à suggérer l’idée que tout de même, agresser physiquement des gens en bande, et bien souvent en étant armé, pour quelques tracts distribués, sous prétexte que les gens distribuant ces tracts n’ont pas les même idées que nous, ce n’est pas trop ça l’esprit Charlie. L’argument semble raisonnable, surtout émis par une autorité telle que Popper, qui peut se targuer d’être probablement l’un des philosophes les plus importants du XXème siècle. De plus, la personne ainsi marquée arbitrairement du sceau de l’infamie brune, et présumée coupable de souhaiter le retour des “Heures les plus Sombres”, se retrouve bien embêtée de devoir démontrer que non évidemment, elle ne peut pas être raciste, puisque son meilleur ami d’enfance s’appelait Rachid, que parfois elle mange des kebabs et que vouloir que les migrants qualifiés restent chez eux pour développer leur pays c’est tout le contraire du racisme. Le débat s’étant ainsi transformé en tribunal, l’accusé est reconnu coupable de cacher ses véritables intentions derrière des justifications douteuses et évidemment suspectes, et l’affaire est ainsi réglée. Imparable. Une victoire du plus pour le camp du Bien, merci Popper !

« il semble raisonnable de se demander s’il ne faudrait pas installer une dynamo sur la dépouille de Popper, tant celui ci doit produire d’énergie inutilisée, à force de se tourner et de se retourner dans sa tombe. »

Si la personne un peu futée se sera malgré tout demandé à qui revient le rôle ô combien important de définir l’intolérance et les intolérants, et comment éviter la dérive consistant finalement à classer comme intolérante toute personne critiquant une idéologie dominante, ce qui serait pour cette idéologie un bien bon moyen de se prémunir de toute critique constructive, ce point ne sera pas abordé dans cet article. Car l’interprétation qui est faite des mots de Popper est en réalité une terrible simplification frisant le contresens, et elle fait honte à l’intelligence et à la subtilité de ce brillant logicien, philosophe des sciences et père de la réfutabilité scientifique. En fait, c’est à tel point que depuis la propagation virale de cette image sur internet, et en ces temps où l’éco-anxiété fait des ravages, il semble raisonnable de se demander s’il ne faudrait pas installer une dynamo sur la dépouille de Popper, tant celui ci doit produire d’énergie inutilisée, à force de se tourner et de se retourner dans sa tombe.

 

Une citation tronquée

Avant toute chose, il convient de rectifier une erreur qui aurait pu sauter aux yeux de toute personne ayant cherché la source de la citation de Popper : celle-ci est tronquée. Voici la citation qui sert habituellement d’argument, et qui est paraphrasée dans l’image que nous avons vue en introduction :

« Le paradoxe de la tolérance est moins connu : une tolérance illimitée a pour conséquence fatale la disparition de la tolérance. Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. » 

 

Pour comprendre en quoi l’interprétation habituellement faite de cette citation est fallacieuse, il s’agit de comprendre ce que Popper entend par « tolérance illimitée », par « intolérants » et par « leurs assauts ». Toute personne se rappelant de ses cours de philosophie de terminale doit savoir que définir les termes d’un énoncé est la première et plus importante chose à faire. Coup de chance, la suite de la citation apporte immédiatement des précisions.

« Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. »

Tiens tiens… Le présent article pourrait presque s’arrêter ici, mais continuons tout de même.

« Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre par exemple. »

Et tout de suite, ainsi énoncée en entier, la citation de Popper devient frappante de bon sens. Si la suite ne répond pas vraiment à ce que Popper entend par « intolérance », il est en revanche assez facile de le déduire en lisant son livre et en comprenant la thèse générale qu’il y défend. Cette question sera traitée dans un second temps. En revanche, nous voyons maintenant clairement ce qu’est la « tolérance illimitée » et quels sont les « assauts » contre lesquels elle fait l’erreur de ne pas se défendre. Ces assauts, c’est le refus de toute discussion logique et la violence en tant que réponse aux arguments. La tolérance illimitée, c’est le fait d’accepter ces assauts. Il faut bien comprendre et insister sur ce point : Popper n’a jamais dit qu’il fallait interdire les discours intolérants, et a même explicitement dit le contraire. Si faire des anachronismes n’a jamais été un bon argument, votre serviteur est tout de même prêt à parier que Popper se serait opposé à la loi Gayssot, par exemple. C’est en tout cas parfaitement cohérent avec sa philosophie. Lorsqu’il dit qu’il faut revendiquer le droit d’interdire les intolérants, il se place exclusivement dans le cas où ceux-ci se montrent violents et hermétiques à la discussion. C’est en cela, et uniquement en cela, que les intolérants se placent hors la loi. L’on comprend dès lors que la question de définir si des idées quelconques sont intolérantes ou non n’a plus vraiment d’importance, et peut être laissée à l’interprétation libre de chacun, du moment que sont interdites les formes d’actes et d’expressions intolérantes susmentionnées. Popper ne fait pas dans le délit d’opinion. Il vise plutôt les milices politiques violentes et les discours totalitaires et dogmatiques, qui ont pour ambition d’interdire tout discours contradictoire. Car la vraie intolérance, c’est bel et bien le refus de la contradiction.

 

Le paradoxe de la tolérance, un bon argument contre les antifas ?

Toute personne ayant déjà été confrontée à ces troupeaux estudiantins, ayant remplacés le bêlement par le slogan, et toujours prêts à foncer en meute sur un ennemi quelconque désigné par leur bélier dominant, ayant lui-même troqué les cornes contre le mégaphone, aura probablement eu un déclic en lisant le dernier paragraphe. En effet, s’il faut désigner des groupes activistes violents et dogmatiques qui sévissent actuellement dans les universités, force est de reconnaître que cette description, à notre époque et en France, correspond surtout à une certaine extrême-gauche, se revendiquant généralement anarchiste, et clamant haut et fort le refus de toute discussion et l’utilisation de la violence contre tous les gens en désaccord avec ses idées, uniformément désignés sous l’appellation de « fachos ». De Etienne Chouard à Boris le Lay, d’Onfray à Soral, de Finkielkraut à Conversano, de Natacha Polony à Henry de Lesquen, de Hollande à Marine le Pen en passant par Asselineau et Dupont-Aignan, et parfois même par Jean-Luc Mélenchon, de l’UNI aux Zouaves en passant par l’Action Française, et sans oublier La Cocarde, bien évidemment, tout ce beau monde semble adhérer à la même idéologie de la Haine et du Fascisme, sans distinctions ni nuances, et avancer main dans la main.

Université de Nanterre, octobre 2019. Tentative “antifasciste” d’exclure      les militants de La Cocarde.

Il serait trop long de lister et d’analyser tous les éléments à charge qui démontrent en quoi le mouvement antifa est en réalité profondément intolérant et totalitaire. Cette analyse mériterait son propre article, et l’aura probablement. Nous citerons cependant en vrac et sans aucun soucis d’exhaustivité : les agressions répétées de militants Cocarde ou plus généralement de droite, les interdictions de représentations théâtrales diverses, le pillage de bibliothèques, les violences répétées et les destructions en tout genre lors de manifestations depuis de nombreuses années, le refus de la présence dans leurs universités d’intervenants ne représentant par leurs idées (le plus comique dernièrement étant sans doute l’annulation de la conférence de François Hollande à Lille 2), les dénis de démocratie permanents en AG, et l’agression des collectifs féministes Némésis et Abolition Porno-Prostitution lors de la manifestation féministe du 8 Mars de cette année.

Nous peinons à croire que celui qui cite Marx parmi les trois grands ennemis de sa société ouverte, et lui consacre deux cents pages, s’y serait trompé.

 

Un élément vraiment central de la pensée de Popper ?

La société ouverte et ses ennemis est essentiellement un travail de vulgarisation et de synthèse critique de la pensée de Platon et en particulier de La République, de la philosophie de Hegel, plus précisément dans ses influences platoniciennes et de son impact sur la pensée de Marx, et enfin des idées de Marx lui-même et de son Capital. Ces trois hommes y sont présentés comme les penseurs les plus influents de ce qu’il nomme la société fermée, qu’il définit comme étant un modèle de société tribaliste, dogmatique, autoritaire voir totalitaire, opposé à la démocratie, collectiviste et emprunt d’une vision historiciste du monde, c’est-à-dire de la croyance selon laquelle l’histoire aurait un sens, un but, un destin, qu’il serait possible de découvrir et d’interpréter. L’idée qui énonce que la société irait vers toujours plus de progrès est ainsi une forme de vision historiciste de la société, courante à notre époque, mais il en existe d’autres, telle la vision dégénérative de Platon. À la société fermée, il oppose la société ouverte, présentée comme étant tolérante, démocratique, individualiste, avec un État faible, et défendant la science plutôt que le dogme. Et si Popper se montre plus clément à l’égard de Marx qu’envers Hegel et Platon, lui prête d’authentiques valeurs humanistes et reconnaît même la qualité de son analyse économique, il le considère aussi comme le plus historiciste des trois (ce qui est loin d’être anodin pour l’auteur de Misère de l’Historicisme). Il lui reproche aussi son collectivisme, et répète à plusieurs reprises qu’il considère certaines de ses idées comme particulièrement dangereuses. En tant que social-démocrate, Popper préfère en outre les solutions réformistes aux ambitions révolutionnaires, et voit dans l’échec des prévisions faites par Le Capital un refus de croire au réformisme, supposé impossible de par la vision historiciste du monde de Karl Marx. En effet, la société capitaliste n’avait selon lui pour seul destin que d’empirer, et les inégalités de se creuser toujours plus, jusqu’à ce que celle-ci s’effondre toute entière sous ses contradictions, avant de laisser place à la société communiste.

Platon, Hegel et Marx, les ennemis de la société ouverte selon Popper.

Ce qui est amusant, lorsque l’on cherche le fameux paradoxe de la tolérance dans l’ouvrage de Popper, c’est qu’il est pour le moins difficile à trouver. La société ouverte et ses ennemis est un livre truffé d’annotations, rassemblées en fin d’ouvrage, et venant apporter des références, des précisions, ou détailler la pensée de son auteur. Si vous parcourez les chapitres de l’œuvre pour tenter d’y dénicher le paradoxe, vous risquez de chercher longtemps. Il faut en effet se rendre dans la partie « notes » du premier tome, « l’ascendant de Platon » et trouver la quatrième annotation du septième chapitre, « le principe d’autorité » pour enfin y trouver le paradoxe… de la liberté ! En fait, le paradoxe de la tolérance s’y trouve bel et bien, entre le paradoxe de la liberté et celui de la démocratie, mais pour le débusquer, il faut continuer la lecture de cette annotation qui s’étale sur presque deux pages. C’est dire si cette citation est vraiment un point de détail de La société ouverte et ses ennemis !

Cette annotation est en réalité une réponse aux critiques de Platon envers la démocratie. En effet, Platon présente l’idéal démocratique comme contradictoire et voué à mener à la tyrannie. C’est tout le sens des trois paradoxes, que Popper va s’appliquer à démonter.

  • Tout d’abord, il y a le paradoxe de la liberté, qui explique que, prise dans le sens de l’absence de toute contrainte, la liberté conduit nécessairement à une très grande contrainte, puisqu’elle permet au fort d’opprimer le faible. Popper le résout en expliquant que le gouvernement démocratique doit agir conformément aux principes de l’égalitarisme et du « protectionnisme ». La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, et le gouvernement est garant des libertés.

 

  • Vient ensuite le paradoxe de la tolérance, que nous avons déjà analysé. Ce paradoxe est en réalité une critique de l’idéal de tolérance d’une société démocratique, qui serait condamnée à s’effondrer par tolérance des intolérants. Comme nous le savons, Popper le résout en expliquant que la société tolérante ne doit tolérer que ceux qui sont également tolérants. Nous en avons eu un exemple particulièrement explicite dans l’Histoire française du XXème siècle. Le dernier grand coup porté à la démocratie française a été l’Occupation, et la mise en place du régime de Vichy qui en découla. Nous avions alors clairement affaire à un régime intolérant sous influence nazie, et il ne viendrait à l’idée de personne, de nos jours en tout cas, de dire que les Résistants se sont montrés intolérants en ne tolérant par le régime de Vichy et en usant de violence à son encontre. Il s’agissait d’un ennemi de la démocratie et de la tolérance, et il devait être combattu.

 

  • Enfin, le paradoxe de la démocratie énonce que le peuple peut décider démocratiquement de l’élection d’un tyran. Popper le résout en expliquant que le gouvernement doit toujours rester contrôlé par le peuple et responsable devant lui, qu’il s’agit d’un principe de base d’un régime démocratique sur lequel il n’est pas possible de transiger, même démocratiquement.

Tout ce développement de la part de Popper a surtout pour but de défendre sa vision de la société démocratique, en en présentant les principales objections et en tentant de les réfuter. Il s’agit d’un examen logique plus qu’autre chose. La critique de l’ouvrage de Popper n’est en réalité par spécialement dirigée vers les « intolérants » (dont il ne fait pas mention si ce n’est dans cette annotation) mais plutôt vers les anti démocrates, les anti rationalistes et les défenseurs des idéaux totalitaires, en résumé, les ennemis de la société ouverte. Il semble évident que c’est à ceux là qu’il pense quand il parle de l’intolérance.

 

Popper, apologue du délit d’opinion ? Une aberration !

Quiconque connaît Popper, ses travaux sur l’épistémologie et la méthode scientifique, ainsi que l’importance de la réfutabilité et de l’ouverture à la critique chez lui, devrait au moins éprouver un doute en lisant l’interprétation foireuse que fait la gauche du paradoxe de la tolérance, sans même avoir besoin de remonter à la source. Pour le dire simplement : une telle bêtise n’est pas digne de lui ! Voici un extrait issu du chapitre vingt-trois, « la sociologie de la connaissance » qui devrait achever de vous convaincre de la fausseté absolue de cette interprétation de la pensée de Popper, si vous aviez encore des doutes :

« La méthode des sciences est caractérisée par une exigence de débat public, qui se présente sous deux aspects. Le premier est que toute théorie, si inattaquable qu’elle paraisse à son auteur, peut et doit inviter à la critique ; l’autre est que, pour éviter les équivoques et les malentendus, elle doit être soumise à l’expérience dans des conditions reconnues par tous. C’est seulement si l’expérimentation peut être répétée et vérifiée par d’autres, qu’elle devient l’arbitre impartial des controverses scientifiques. »

Je vous vois circonspect. Est-ce donc là la preuve ultime que Popper ne s’opposait pas à l’expression des idées, fussent-elles intolérantes ? Mais pourtant, il parle de méthode scientifique dans cet extrait, pas de politique ! Et bien, si vous appréhendez correctement la pensée de Popper, vous devriez voir tout naturellement une continuité entre la réflexion scientifique et la réflexion politique. Il faut rappeler qu’il est un philosophe des sciences. C’est tout naturellement que les idées politiques doivent être soumises au débat public, et critiquées, même si elles semblent inattaquables à leur auteur. Et la suite l’exprime noir sur blanc ! Car oui, il y a une suite à cet extrait :

« Ce critère d’objectivité scientifique, d’ailleurs, tous les organismes ou services chargés de contrôler ou de diffuser la pensée scientifique (laboratoires, congrès, publications spécialisées etc.) le reconnaissent et l’appliquent. Seul le pouvoir politique, quand il se dresse contre la liberté de critiquer, mettra en péril une forme de contrôle dont dépend, en définitive, tout progrès scientifique et technique. »

La bataille politique est saine lorsqu’elle est ouverte à la critique. Le pluralisme est nécessaire, en science tout comme dans le débat public. La fermeture à la critique, sous prétexte qu’elle émanerait de gens « intolérants », « nauséabonds » ou « infréquentables » ne mène qu’à l’entre-soi, au dogmatisme, et, en définitive, à la tyrannie. Celui qui est persuadé de savoir déjà est condamné à ne plus rien apprendre. L’intolérance ne « monte » pas parce qu’on laisse des gens s’exprimer, mais au contraire parce qu’on cherche à les bâillonner. Dès lors qu’on parvient à discuter, les gens peuvent changer d’avis. Quand la discussion s’arrête, il ne reste plus que le recours à la violence.

De toute façon, lorsque l’on refuse la controverse et que l’on veut interdire des idées, le risque est qu’elles continuent à s’exprimer en cachette, là où elles ne seront soumises à aucune contradiction. Il n’y a qu’une seule chose plus effrayante que de trouver une vipère dans son lit : tourner la tête quelques secondes, puis ne plus la voir !

Le nazisme n’est pas arrivé au pouvoir parce que l’on a laissé les nazis s’exprimer. Il est arrivé au pouvoir parce qu’à l’époque  personne ne fut ni capable de le contrer par les idées ni assez fort ou courageux pour le combattre quand il a commencé à agir de façon violente et totalitaire contre tous ses ennemis idéologiques, alors même qu’il pouvait encore être arrêté. Encore plus tragique, Popper explique à la toute fin du dix-neuvième chapitre, « la révolution sociale », que les communistes, lors de la montée du fascisme, l’on interprété comme un soubresaut du capitalisme avant l’avènement de la révolution prolétarienne, en raison de leur vision historiciste, et ne se sont donc pas opposés à leur prise du pouvoir.

« Puisque la Russie avait fait la révolution en dépit de son retard économique, il leur sembla (aux marxistes) que seuls les vains espoirs entretenus par la démocratie empêcheraient les pays plus avancés de suivre son exemple. Le fascisme enlèverait aux travailleurs leurs illusions à ce sujet et l’aile gauche marxiste crut en avoir découvert l’ « essence » et le véritable rôle historique : il était la dernière position de repli de la bourgeoisie. Aussi, persuadés que la révolution prolétarienne était, en tout cas, imminente et qu’un interlude fasciste ne ferait qu’en précipiter le déclenchement, les communistes jugèrent-ils inutile de s’opposer à la prise du pouvoir par les fascistes (lesquels, de fait, n’eurent jamais à redouter le « danger communiste »). »

Quasiment jusqu’à l’invasion de la Pologne par Hitler, différents gouvernements Européens, dont la France, auraient pu agir mais ne l’ont pas fait ou ne s’étaient pas donnés tous les moyens de le faire, quitte à laisser les nazis gagner en pouvoir puis voir l’Allemagne violer le traité de Versailles et se remilitariser.

 

Bonus : Popper, critique précurseur de la « woke culture » ?

Vous pouvez arrêtez la lecture de cet article ici si vous le souhaitez. L’essentiel a été dit sur le paradoxe de la tolérance et la société ouverte de Popper. Cependant, c’est toujours un plaisir de renvoyer les références qu’utilisent les gauchistes contre eux. Prenez ceci comme la cerise sur le gâteau. Toujours dans le chapitre vingt-trois, qui est décidément très fécond, Popper écrit des choses qui me semblent très intéressantes et tout à fait adaptées à notre époque. Tout ce chapitre présente une critique de la sociologie de la connaissance, qui est une théorie sociologique selon laquelle les connaissances, notamment scientifiques, seraient indissociables du groupe social d’où provient celui qui les produit, et seraient donc nécessairement chargées d’idéologie. Il s’agit de la mère du post-structuralisme, de la French Theory, et globalement de tout ce que l’on peut regrouper dans les thèses constructivistes et post-modernes. Si dans les extraits qui vont suivre, vous voyez des proximités avec les idées de personnages tels que Michel Foucault, Jacques Derrida, ou Judith Butler, l’auteur de Trouble dans le genre et papesse de la « Queer theory », rien d’anormal. Ce qui est assez fantastique, c’est de se dire que le livre de Popper a été écrit durant la Seconde Guerre mondiale, donc bien avant que ces auteurs ne développent leurs théories.

« Pour la sociologie de la connaissance, la pensée scientifique (et principalement dans le domaine des questions sociales ou politiques) ne se développe pas dans le vide, mais dans une atmosphère conditionnée par les facteurs sociaux. Elle est influencée par des éléments conscients ou inconscients qui échappent au penseur, du fait qu’il est lui-même plongé dans cet environnement qui constitue son habitat social. Cet habitat détermine tout un système d’opinions qui lui semble relever de l’évidence pure et simple, au point qu’il n’a nulle conscience qu’il s’agit de suppositions ou d’hypothèses. Pourtant tel est bien le cas ; il suffit, pour s’en convaincre, de comparer ses affirmations à celles d’un penseur situé dans un habitat différent, et qui par conséquent, partira de suppositions qui lui paraîtront tout aussi évidentes, mais pourraient être assez différentes pour creuser entre son système et celui du premier un fossé infranchissable. Chacun de ces systèmes, déterminé par l’habitat social, est ce que les sociologues de la connaissance dénomment une idéologie totale.

[…]

De même, les tenants de la sociologie de la connaissance considèrent qu’une élite intellectuelle partiellement libérée des traditions sociales peut éviter de tomber dans les pièges des idéologies totales en les perçant à jour et en dévoilant en toute objectivité leurs secrètes motivations. Le chemin conduisant à la connaissance véritable passe par la mise à jour des suppositions subconscientes ; c’est une sorte de psycho ou de sociothérapie grâce à laquelle seul celui qui a été socioanalysé, ou s’est lui-même socioanalysé, sera libéré de son idéologie totale et pourra atteindre à la plus haute synthèse de la connaissance objective.

À propos du « marxisme vulgaire », j’ai déjà signalé la prétention de certaines écoles philosophiques modernes à dévoiler les motifs secrets de nos actes. La sociologie de la connaissance appartient à cette tendance, la psychanalyse aussi. Ces systèmes sont d’autant mieux acceptés qu’ils sont d’une application facile, et qu’ils flattent ceux qui se targuent de tout percer à jour, à commencer par la sottise des non-initiés ! Au demeurant, ils seraient inoffensifs s’ils n’enlevaient à la discussion toute base intellectuelle sérieuse, et ne donnaient naissance à ce que j’ai appelé un dogmatisme exacerbé.

[…]

Les psychanalystes se comportent de la même manière quand ils se débarrassent de toutes les objections en les attribuant au refoulement de celui qui les formule. De même, les marxistes sont tentés d’attribuer la position d’un adversaire à un préjugé de classe, et les sociologues de la connaissance tentés de l’attribuer à son idéologie totale. Tout cela est facile et amusant ; mais à ce jeu toute discussion rationnelle devient impossible, et l’on glisse vers l’antiraison et le mysticisme.

Cela dit, je ne vois pas pourquoi je me priverais du plaisir de faire usage de cette méthode. Rien ne se prête mieux à la psychanalyse qu’un psychanalyste. Quant aux socioanalystes, comment résister à l’envie de leur appliquer leur propre système ? Cette description d’une intelligentsia rattachée à la tradition par des liens assez lâches n’est-elle par le signalement parfait de leur propre groupe social ? Pareillement, si l’on tient pour exacte la théorie des idéologies totales, comment les tenants de chacune d’entre elles pourraient-ils ne pas considérer leur groupe comme le seul à être objectif et impartial, même si, pour y parvenir, il leur faut inconsciemment se tromper eux-mêmes, en modifiant leur thèse pour les besoins de leur cause ? Peut-on sérieusement les croire quand ils prétendent, grâce à l’auto-analyse sociologique, atteindre le plus haut niveau d’objectivité et se débarrasser de leur idéologie totale ? On peut même se demander si cette théorie n’est pas tout bonnement l’expression de l’intérêt de classe du groupe en question. »

 

Ou quand le constructivisme social est renvoyé à ce qu’il est : une construction sociale !

 

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