Sur le tombeau d’Alceste

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A l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Molière des centaines de célébrations ont fleuri ici et là. A notre tour de nous joindre à la fête ! Au lendemain d’une élection législative couronnée de succès pour le camp national, nous tenons à féliciter les 89 députés RN en leur souhaitant le meilleur et en espérant qu’ils gardent à l’esprit la nature du combat dans lequel nous sommes plongés. Chers députés n’ayez pas la crainte de passer pour Alceste !


Sur le tombeau d’Alceste 


 

« Le ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour,

Une âme compatible avec l’air de la cour. »

Acte III, scène VII, vers 1083, Le Misanthrope, Molière.

 

 

 

Si la gravité eût été une loi universelle, elle aurait soumis à son joug infaillible cette vieille rengaine immortalisée par Molière dans le Misanthrope : Faut-il être Alceste ou faut-il être Philinte ? On aurait alors vu tomber de la voûte céleste à laquelle elle était reliée par une couture invisible, cette énigme lancinante qui hante les esprits taraudés d’incertitudes. Flottant au-dessus des têtes confuses, elle est pourtant restée suspendue, et provoque toujours cette même angoisse pour qui contemple ses va-et-vient pendulaires, perpétuels et vertigineux. 

 

D’aucuns ont cherché à rapprocher ce dilemme épineux des querelles byzantines dont les intellectuels raffolent, et s’il en prend parfois les apparences, ce n’est qu’en raison de sa double nature théâtrale et poétique. Il s’agit au contraire d’une question de praxis, dont les salonnards n’ont cure, puisqu’ils ne connaissent du monde, que leur bulle curiale ouatée dans laquelle ils ergotent à tue-tête. Engoncés dans des sièges matelassés, ils pérorent, conversent, et arbitrent du haut de leur perchoir, la nuée humaine barbare et vile qui papillonne dans le pêle-mêle social. Cristallisée dans le duel de bretteurs qui oppose Alceste à Philinte, cette énigme est restée un mystère insondé, une plaie béante, une équation qui résiste à sa résolution. Mais devons-nous pour autant abandonner cette besogne terrible et ne plus attendre de l’avenir une réponse définitive ?  Ou devrions-nous plutôt attendre patiemment que la Providence daigne nous envoyer le Champollion qui sera à même de déchiffrer cette énigme sociale ?

 

Il est vrai que toute question afférente à la psychologie et au comportement est relative au contexte, inféodée aux circonstances et dépendante des humeurs. Selon le jour et l’heure l’homme se doit d’être tantôt souple tantôt rêche. L’esprit équilibré n’oscille-t-il pas entre ces deux extrêmes, et par extension, la société ne requiert-elle pas une certaine proportion d’Alceste et une certaine proportion de Philinte en son sein ? Certains paradoxes inhérents à la nature humaine ne sont pas nécessairement hypocrites, il arrive, comme en architecture, que les forces contraires, lorsqu’elles sont admirablement agencées, pourvoient à la stabilité d’un édifice. Schopenhauer – à la manière des anciens – avait illustré par le truchement de la fable ce vieux paradoxe auquel toutes les sociétés sont tôt ou tard confrontées. Un troupeau de porcs-épics en hiver, écrit-il, « pour se garantir mutuellement contre la gelée s’était mis en groupe serré » mais les souffrances dues à leurs piquants les éloignèrent les uns des autres. « De façon qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eurent trouvé une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. » 

 

 Les espérances vaines : Mathématique sociale et physique des masses

 

Comment parvient-on à trouver cette distance moyenne, et qui sont les garants de cet équilibre homéostatique, Les politiques ? Ils ont sacrifié leur dernier pouvoir sur l’autel de l’économie. Les philosophes ? La France n’en produit guère plus, et quand bien même certains se donneraient la peine de naître, qui trouverait-on pour les suivre ? Les scientifiques ? À bien des égards 1789 fut un tournant dans l’histoire de France, dépouillés de la présence de Dieu, les Français se sont retrouvés en proie à l’agitation, à la division et à l’anarchie. L’ancienne autorité étant tombée et la nouvelle étant encore en gestation, Auguste Comte fut l’un de ceux qui, parmi les scientifiques, cherchèrent à établir un ordre nouveau pour combler cette vacance. La science, jadis enchâssée dans l’ordre divin était cantonnée à certaines prérogatives, (« il n’est de scientifique que le mesurable » disait H. Poincaré) mais enfin débarrassée des fantaisies religieuses médiévales qui l’endiguait dans son cours, elle fut enfin libérée et déborda abondamment de son lit pour se répandre dans toutes les strates de la société. Forte de sa nouvelle dignité, elle put enfin se hisser au sommet de ce nouvel ordre rationaliste, dans lequel elle s’est arrogée le droit d’assujettir toutes les autres disciplines (politique, sociologie, psychologie, morale etc.) Mais depuis, ni la mathématique de Condorcet, ni la physique d’Auguste Comte ne sont parvenues à apaiser le magma social français qui semble échapper à la rigueur du calcul. Que d’espérances vaines.

 

L’excommunication d’Alceste

 

Le constat est désormais flagrant, la société française souffre d’une erreur de dosage comme un patient peut souffrir de la posologie du morticole qui lui sert de médecin. Philinte est porté aux nues tandis qu’Alceste est conspué, conjuré, banni, excommunié. Le fond gaulois qui conférait jadis au français un caractère intrépide et audacieux semble s’être tellement dissipé qu’il en devient presque indicible. Et quand il surgit au grand jour, il apparaît comme un réflexe archaïque que l’on devrait refouler ou comme un héritage monstrueux dont il faudrait se méfier.

 

 La dynastie initiée par Philinte se distingue de celle d’Alceste par sa fécondité débordante. Cette lignée qui ne tarit pas, et dont les rejetons perpétuent l’héritage pusillanime, n’a rien d’aristocratique, au contraire, elle se répand par contagion et offre sa particule sans contrepartie. Son empire étend partout son emprise asphyxiante et enrégimente ainsi les âmes ankylosées sous la bannière du mutisme. Partout le courage recule tandis que la lâcheté gagne du terrain. Cette lâcheté qui refuse de nommer les choses, de pointer du doigt l’erreur, le mensonge, l’injustice et la supercherie. Notre société vante les mérites de l’hypocrisie (qu’elle appelle pudiquement de l’intelligence sociale) et chasse dans les encoignures les vitupérations franches et sans ambages d’Alceste le rabat-joie. La France, pays d’élection de la contorsion (que l’on appelle pudiquement là encore de la souplesse) fût le théâtre d’une régression sans précédent, dans laquelle les hommes ont consenti à renoncer au stade « debout » pour se convertir en reptiles rampants aux langues bifides et aphasiques, dont la crainte d’exprimer une pensée autonome n’a d’égal que celle de l’enfant devant avouer à son père la bêtise qu’il a commise à l’école la veille.

 

De l’esprit grégaire à l’aliénation 

 

Cette souplesse hypocrite enjolive et embaume les existences plates et désingularisées.  Philinte se grime, se déguise et simule en adoptant successivement les discours les plus dissemblables. Cette confusion volage et ondoyante l’empêche d’être lui-même tout en lui laissant croire qu’il peut revêtir la peau des autres. Il souffre de toutes les compromissions. Il sympathise avec son pire ennemi, qu’il flatte allégrement en public pour s’attirer ses bonnes grâces, mais se dédit aussitôt une fois le pas de la porte franchi, couvé par ce qu’on pourrait nommer la Pax domicilli. La distance désormais considérable entre l’être public et l’être privé confine à la schizophrénie. Cet usage de la rhétorique conduit fatalement à l’anéantissement du verbe. On fait d’abord taire notre conscience qui murmure, puis on l’enferme à double tour dans un jardin secret en friche. S’ensuit, par une logique implacable, le renoncement à une forme de liberté de ton, aux imprécations, à ces paroles qui grondent et qui viennent rompre l’ennui terrible des convenances monotones. La faculté d’entendement est désormais rabougrie, exsangue, à demi-morte, éclipsée derrière les artifices oratoires, les exercices de communication et les tournures émollientes. On peine à retrouver le caractère intrépide, audacieux et incompressible du gaulois, qui constituait pourtant sa nature profonde. 


L’humanité, harassée d’endurer sa croix qui chancelle sur ses épaules diaphanes, a trouvé dans cette nouvelle manière de vivre, (à la Philinthe) la promesse d’un repos inespéré, la tangente par laquelle elle pourrait désormais enjamber sa peine. Responsabilité, liberté, courage, conscience, entendement et justice sont devenus des mots caducs, dès lors que l’homme, affriolé par la séduisante automatisation des rapports humains, s’est tout entier abandonné à l’impétueux torrent du conformisme. Sous l’envoûtement d’une telle promesse, les Français unanimes ont cédé à la tentation du retour à l’instinct grégaire. 


Notre monde ressemble désormais à « ces villages du midi qu’on découvre encore décents et propets du haut d’une colline : si on entre dans les rues, la moitié des maisons sont évacuées depuis vingt ans, mais en France on a l’œil ainsi fait » écrit Julien Gracq (La littérature à l’estomac) Cette voluptueuse illusion dont l’œil s’accommode volontiers repose sur la tympanisation massive de certaines contre-vérités et sur la médiatisation des fausses gloires avec lesquelles on nous rebat les oreilles à longueur de journée. L’opinion inlassablement répétée par des millions de voix, parvient à exercer un magistère suffisamment crédible pour venir à bout des esprits les plus dubitatifs. Une société qui n’offre plus aucune résistance, croyant sur parole à l’authenticité des renommées et des réputations que l’on veut bien lui servir, est mûre pour l’aliénation. Le halo aveuglant dans lequel la réalité est drapée empêche la confrontation directe entre l’entendement et l’objet qu’il doit percevoir. Ainsi se creuse l’écart, désormais sidéral, entre l’opinion et la vérité. Corrompu par le fond sonore qui l’apprivoise, altéré par l’inflation verbale de ceux qui ne savent rien mais colportent, l’esprit, dans un soupire exténué, adhère, sur la pente du renoncement, à l’opinion à la mode, qui peu à peu se substitue à la réalité. L’expérience de Asch témoigne de ce phénomène. Il est rare qu’un homme se dresse seul contre tous pour appeler un chat un chat, quand les conventions et le conformisme poussent la majorité à prétendre le contraire. Et quand arrive cet homme pour se dresser contre l’ordre inique auquel il est confronté, il est vilipendé de son vivant puis célébré comme un héros de manière posthume. Combien de ces exemples d’ingratitude émaillent-ils notre histoire ? Or Alceste est de cette race d’hommes qui ne cède pas à la sidération collective, qui rompt les rangs d’un pas ferme, définitif et pétulant, au mépris des regards inquisiteurs et des murmures panurgiques lancés contre lui.

 

Dans le monde, mais pas du monde 

 

Le style de vie d’Alceste n’est ni grisant ni commercial mais cela ne le condamne pas pour autant à mener une vie érémitique. Alceste, tel que certains se l’imaginent, est un archétype pur, immaculé, sans taches et sans reproches. L’ayant figé dans un panthéon imaginaire désincarné, ils peinent à se le représenter sous les traits d’un homme arpentant notre monde matériel mâtiné d’une infinité de nuances et de contradictions. Mais il est de chair et d’os, n’en déplaise aux universitaires guindés qui nourrissent une vision de la littérature fictive et abstraite, qui se confine aux limbes du ciel des idées. La solitude n’est ni source de souffrance ni source d’ennui, mais elle n’est pas pour autant une fatalité austère à laquelle nul n’échappe. Si l’on se fie à la version platonicienne du mythe de Prométhée, il n’y a aucune raison de désavouer l’antienne aristotélicienne « l’homme est un animal social », puisque c’est la vergogne et non le feu qui permit à l’humanité de pérenniser la civilisation balbutiante. 

 

Il n’y a pas de coquetterie de la marginalité et encore moins de goût pour l’ombre dans l’hommage que nous faisons ici, seulement la volonté de faire éclater au grand jour l’imposture totalitaire dans laquelle nous sommes plongés. « Quand le mensonge est global, qu’il étend partout son maillage suffocant, on ne cherche pas à policer les anathèmes et à les rendre socialement digeste » écrit Pierre Mari (Contrecœur, Chroniques d’une France sans lettres). Alceste est la condition nécessaire de cette lutte car sans lui nous manquons « d’une syntaxe de la colère ».  Il n’est plus l’heure d’ânonner du bout des lèvres nos vitupérations ni d’émousser nos saillies verbales, sinon au risque de sympathiser, au moins sur la forme, avec le régime pudibond et timoré que l’on prétend combattre. Contre cette logique de saturation ayons à cœur de conserver l’indépendance d’esprit et l’impertinence qui nous confèrent cette bile infatigable. Soyons les éléments rebelles de cette société guindée, soyons incompressibles comme les liquides qui refusent et qui s’excitent face à cette tendance à réduire. Ne craignons pas d’être brusques, désinvoltes et désordonnés quand il s’agit de démystifier les totems de la modernité.   

 

Notre société s’évertue à invisibiliser les tensions pensant qu’en les recouvrant d’un verni pudique elle parviendrait à instaurer un régime paisible et béat. Mais on ne peut renâcler au conflit éternellement, Polemos est le père de toutes choses disait Héraclite. L’émotion qui ne s’exprime pas, se réfugie dans le secret du cœur, et se libère tôt ou tard, en inadéquation avec le réel, jetant ainsi une amertume ancienne sur des événements nouveaux, une bile putride dont l’ardeur de l’éclat eût été sans reproches s’il n’avait été atteint, à l’heure de son éclosion, d’un scrupule mortifère. 

 

Les éreintements d’Alceste, qui s’époumone à vaincre l’atone monotonie dans laquelle ses semblables se sont engouffrés, sont d’autant plus nécessaires dans les périodes comme la nôtre, où règnent le mensonge et la pudibonderie et où la réaction semble paralysée par une forme de scrupule. Au plus bas dans la désolation ne ressent-on pas la consolation qui monte, comme un soleil froid et presque éteint, étouffé sur l’horizon mais prêt à se hisser pas à pas vers son zénith tant attendu ? Il en va de même pour cette énigme, qui, quand l’amplitude de son oscillation parvient à son extrémité, que son balancement semble si loin qu’on la croit disparue pour toujours, revient de plus belle, fougueuse, sémillante et actuelle, du fin fond du firmament pour confronter l’homme à son Atlantide enfouie. C’est quand Philinte se croit sans danger qu’il baisse la garde, exposant au grand jour les failles qui lui feront connaître sa défaite prochaine. 

 

Allons donc, à l’occasion du 400ème anniversaire de la naissance de son père, fleurir la tombe d’Alceste, et nous agenouiller sur sa dépouille glaciale, dans le recueillement et la piété filiale. Rappelons à nos contemporains combien France et Poésie furent intimement liées en convoquant cette figure lumineuse qui gît à l’ombre d’un if, dans un cimetière abandonné des vivants mais dont les croix qui servent de perchoir aux loriots mélodieux s’élèvent encore pour l’éternité. Si affriolante soit la servitude volontaire, si enivrés fussent-ils par cette promesse d’un repos inespéré, à rebours de cette marche mécanique vers l’abîme réifiant, laissons-nous guider par ce désir de franchise effervescent et désinvolte qui triomphera de la jouissance mondaine fade et éphémère, en apportant cette couronne de paix que dépose sur l’âme le sentiment du devoir accompli. 

 

Martin Renatus

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Résumé
Sur le tombeau d'Alceste
Article
Sur le tombeau d'Alceste
Description
Laissons-nous guider par ce désir de franchise effervescent et désinvolte qui triomphera de la jouissance mondaine fade et éphémère, en apportant cette couronne de paix que dépose sur l’âme le sentiment du devoir accompli.
Auteur
Publié par
COCARDE ETUDIANTE

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